« Quoi qu’il en coûte » : les dépenses publiques sont-elles trop élevées ?

Face aux conséquences de la crise liée à la pandémie, tous les États ont augmenté leurs dépenses publiques, parfois dans des proportions telles qu’il est désormais question de les réduire au plus vite… Mais est-ce vraiment une bonne idée ?

« Quoi qu’il en coûte » : les dépenses publiques sont-elles trop élevées ?
« Quoi qu’il en coûte » : les dépenses publiques sont-elles trop élevées ?

Entre 2019 et 2020, les dépenses publiques au sein de la zone euro sont en hausse de 9,1 % (+5,5 % en France et +9,2 % en Allemagne). Dans tous les États membres, sous les effets cumulés de la hausse des montants engagés en valeur et de la baisse du PIB, le rapport des dépenses publiques au PIB a très fortement augmenté pour atteindre 54,1 % au sein de la zone euro (47,0 % en 2019), 51,1 % en Allemagne (45,2 % en 2019) et 62,1 % en France (55,4 % en 2019). En regard des dépenses publiques, les recettes auront été beaucoup moins dynamiques, d’où un creusement des déficits publics. La stratégie du « quoi qu’il en coûte » pèse donc lourdement sur les finances publiques… et pas seulement en France !

La nature des dépenses publiques

L’on appelle dépenses publiques les sommes engagées par l’État, bien entendu, mais aussi les organismes divers d’administration centrale (ODAC), les administrations publiques locales (APUL) et les administrations de Sécurité sociale (ASSO). Dans le cas de la France, les dépenses publiques s’élevaient au total à 1 423 milliards d’euros en 2020, financées par 1 211 milliards d’euros de recettes publiques — essentiellement des prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) —, situation qui laisse donc apparaître un déficit public de 212 milliards d’euros, soit 9,2 % du PIB (contre 3,1 % en 2019 !). Et en 2021, le déficit public devrait atteindre 9,4 % du PIB…

Les prestations sociales et autres transferts sociaux en nature représentent, bon an mal an, la moitié des dépenses publiques en France, qui fait la course en tête avec la Finlande et le Danemark pour les dépenses de protection sociale. Mais, quel que soit le pays, ce poste représente la principale dépense publique, avec un poids moyen qui est passé de 38,7 % à 41,2 % entre 2007 et 2018. Plus précisément, ce sont les dépenses liées à la vieillesse, dont les retraites, qui pèsent le plus lourd, soit environ 10 % du PIB dans l’UE. A contrario, les dépenses publiques pour les services généraux, c’est à dire ces dépenses courantes souvent décriées, à tort, ne représentent plus que 12,9 % des dépenses totales en 2018, contre 15,0 % en 2007.

Orthodoxie financière vs interventionnisme

Toutes dépenses publiques confondues, la France se situe ainsi en tête du peloton européen avec 62,1 % du PIB en 2020, suivie par la Grèce et la Belgique. Mais cela ne signifie nullement qu’il ne reste plus que 37,9 % pour le privé, car dépenses publiques et dépenses privées ne sont pas une part du gâteau PIB. La seule signification valable de ce chiffre est que, en France, il a été fait un choix (politique) de répondre collectivement, par le secteur public, à certains besoins. Dès lors, plutôt que de se focaliser sur le seul montant des dépenses publiques, il importe plutôt de s’interroger sur la nature, l’efficacité et la nécessité des montants engagés.

Mais les positions théoriques sur les dépenses publiques sont difficilement conciliables. D’un côté, les tenants d’une orthodoxie financière recommandent une modération de la pression fiscale et l’équilibre des comptes publics. Dans cette approche, la baisse des dépenses publiques rend possible une diminution concomitamment des impôts, en particulier de ceux supportés par les entreprises. Ce faisant, on devrait assister à un enchaînement vertueux (mais rarement vérifié ces dernières décennies) popularisé par le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt en 1974 : baisse des impôts et cotisations sur les entreprises -- hausse des marges -- hausse de l’investissement -- hausse des emplois. De l’autre, les interventionnistes pensent que le budget est un moyen d’action privilégié de l’État pour soutenir l’activité économique. Les administrations publiques ne s’enrichissent en effet pas elles-mêmes en dépensant ; au contraire, elles contribuent à augmenter la capacité de production de richesses futures de l’ensemble de l’économie par des investissements porteurs, des dotations et des subventions adéquates.

Dans ce contexte, les gouvernements semblent parfois être devenus schizophrènes. Qu’on en juge en France par les déclarations de Bruno Le Maire, qui d’un côté prévoit une loi de finances rectificative comprenant 15,5 milliards d’euros de crédits supplémentaires pour prolonger certaines mesures d’aide et en prendre de nouvelles, mais de l’autre se déclare favorable à une règle contraignante pour freiner les dépenses publiques et revenir à « la normale ». Et si au lieu de raboter indistinctement les dépenses publiques, comme semble l’exiger la Commission européenne en contrepartie du plan de relance européen, les gouvernements lançaient un grand chantier d’évaluation de chaque politique publique ?