Le pari de la reconversion

Depuis février 2018 Audrey Benguerine travaille au sein de Maison Corthay, la maison de chaussures des stars. Histoire d’une reconversion réussie dans la botterie, un métier qui mêle luxe et tradition... et nécessite un long apprentissage.

Le pari de la reconversion

Après un virage à 180°, Audrey Benguerine est maintenant piqueuse chez Maison Corthay. A 29 ans, alors qu’elle était chef de projet en système d’informations, la jeune femme choisit de tout quitter pour se lancer dans la botterie. Au départ, pourtant, elle s’était lancée dans des études longues, ayant obtenu le diplôme de l’école de commerce de Grenoble. « J’étais bonne à l’école, alors je me suis tournée vers de grandes études. Mais je savais que je ne travaillerais pas dans un bureau toute ma vie », confie-t-elle. C’est en tombant sur un blog dédié aux chaussures d’une journaliste de mode qu’Audrey découvre que l’on peut en faire un métier. « Je n’y avais jamais pensé auparavant alors que j’ai toujours aimé les chaussures », raconte celle qui rêvait d’un travail manuel. « J’avais pensé à la reliure ou à l’édition, mais pas aux métiers du cuir. Pourtant je viens de Grenoble, près de Romans-sur-Isère qui est le berceau de la chaussure », sourit-elle. Si elle se tourne, dans un premier temps, vers le stylisme d’accessoires, elle réalise rapidement que cela recouvre essentiellement de la gestion de projet plus que de la fabrication pure. C’est finalement lors de la rencontre avec l’une des élèves du cours de botterie, au sein de l’association Maurice Arnoult, que la jeune femme découvre le métier.

CAP en candidate libre

Pendant trois ans, elle multiplie stages et cours du soir au sein d’une association de bottiers bénévoles. « Je n’ai pas suivi de formation académique, car c’était plus simple pour m’organiser avec mon activité de salariée. » Celle qui au départ n’avait pas la volonté de se reconvertir obtient, à l’issue de sa formation, un CAP en candidat libre, un challenge qu’elle s’était fixé. Alors qu’elle est toujours en poste, elle fait du porte-à-porte chez les artisans bottiers pour voir l’accueil qu’on lui réserve dans le milieu. « J’ai poussé la porte de Maison Clairvoy. C’est l’avantage de ces petites maisons qui donnent sur rue et où l’on peut finalement entrer facilement. Je suis tombée sur Nicolas Maistriaux qui m’a fait confiance, m’a aiguillée et recommandée chez Maison Corthay ». A l’issue d’un échange avec le fondateur Pierre Corthay, celui-ci lui propose la prendre à l’essai pour un mois. Saisissant « l’incroyable opportunité », la jeune femme démissionne sans regret, du jour au lendemain.

« Plus question d’avoir le blues du dimanche soir ou de la fin des vacances »

« C’était un gros coup de chance pour moi qui n’avait jamais travaillé dans le milieu », justifie-t-elle. Un mois plus tard, elle est confirmée en CDI. Son poste est le piquage, mais elle peut néanmoins découvrir les autres métiers que sont la forme et le montage, si elle le souhaite. Elle apprécie particulièrement de réaliser des choses concrètes, d’être en mouvement tout le temps et surtout, de pouvoir exercer un métier artistique « où le technique et l’esthétique ont toute leur importance. On est en recherche perpétuelle du plus beau soulier, de faire toujours mieux. » Si elle se dit totalement épanouie dans sa nouvelle activité, le salaire n’est en revanche pas à la hauteur de celui qu’elle avait en tant que cadre d’une grande entreprise. « J’ai dû me réorganiser en conséquence. Mais je ne regrette rien et n’ai pas l’impression d’avoir fait un sacrifice, au vu de ma nouvelle qualité de vie. Plus question aujourd’hui d’avoir le blues du dimanche soir ou de la fin des vacances ».

Zoom sur la formation

La seule difficulté qu’elle a rencontrée a été de démarrer de zéro pour reprendre une autre activité. « C’est toujours déroutant de redevenir débutant dans un nouveau métier, mais ça vaut le coup, reconnaît-elle. C’est un métier qui me passionne et où l’on ne s’ennuie jamais –il y a toujours quelque chose à apprendre. Le métier nécessite à minima dix années d’expérience pour atteindre un bon niveau ». Ce que confirme Anthony Delos, lui-même artisan bottier chez Berluti et responsable de la formation au sein du syndicat des bottiers. « L’apprentissage d’un tel métier se fait au minimum sur cinq années et le perfectionnement, toute sa vie. La formation au métier étant très vaste si on considère qu’il englobe plusieurs branches et spécialités –formier, patronnier, coupeur, piqueur, coloriste, cordonnerie… »

En revanche, l’artisan déplore que dans le cadre de la réforme de l’apprentissage engagée par le président de la République, les ministères aient raccourci le CAP à une année pour les jeunes titulaires d’un baccalauréat. « De façon traditionnelle, l’apprentissage se déroulait sur deux ans, et même trois pour certains métiers, avec le certificat d’aptitude professionnel à la clé. Notre métier est un ‘métier de tours de mains’ et réduire la durée de l’apprentissage à un an est désastreux, un apprentissage technique de qualité ne pouvant se faire sur une seule année. De leur côté, les entreprises ne sont pas prêtes à former des jeunes pour les voir partir au bout d’un an ». Il milite de fait pour la création d’un bac pro cordonnier-bottier en alternance sur deux ans, un brevet de maîtrise ou une licence pour créer des diplômes intermédiaires entre les deux niveaux diplômes que constituent actuellement le CAP et la distinction « Meilleur Ouvrier de France ».


Charlotte DE SAINTIGNON