Les centres commerciaux réclament des gages

Avec un chiffre d’affaires en baisse de 6,4% pour 2020, le secteur des centres commerciaux s’estime injustement lésé par les fermetures sanitaires. L’organisation qui les représente tente d’obtenir de nouvelles facilités pour compenser ses pertes, tout en reconnaissant la saturation commerciale du pays.

Les centres commerciaux réclament des gages
Les centres commerciaux réclament des gages

L’art de la négociation emprunte ses armes tantôt à la colère, à la menace, à la compassion ou à la raison. Confrontés à des fermetures administratives inédites et à des mesures contraignantes depuis plus d’un an, les grands complexes commerciaux cherchent par tous les moyens à amadouer le gouvernement. « On nous sacrifie un peu au hasard, car il faut bien faire quelque chose et qu’on ne veut pas fermer les écoles », tonne Gontran Thüring, délégué général du Conseil national des centres commerciaux (CNCC), lors d’une conférence de presse, le 17 mars. Et d’ailleurs, « aucune étude scientifique ne justifie cela. Aux Etats-Unis ou en Allemagne, des études montrent que le commerce n’est pas un lieu de contamination », poursuit-il. Malgré tout, « on a besoin de l’Etat, on ne sait plus faire sans l’Etat, face à l’e-commerce qui se comporte en véritable charognard », reconnaît Jacques Ehrmann, président de la structure, le même jour. Enfin, le secteur rappelle opportunément qu’il représente « 5% du PIB, 129 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 525 000 emplois directs ou indirects, dont 95% en contrat à durée indéterminée, et 48 milliards d’euros de recettes fiscales ».

Et pourtant, rien n’y fait. Jeudi après jeudi, les dispositifs restrictifs se succèdent et touchent de plein fouet les mastodontes de la distribution. « L’incompréhension est forte, notamment chez les professionnels du textile, des chaussures, des bijoux, des magasins de jouets », rapportait, le 22 mars, le CNCC, suite à la fermeture des « commerces non essentiels » dans 16 départements dans lesquels vivent 21 millions de personnes. Le choix du gouvernement, étendu le 25 mars à trois autres départements, dont la métropole de Lyon, est également contesté par les Chambres de commerce et d’industrie et le Medef. Las, les centres commerciaux en sont réduits à négocier avec les ministères concernés les modalités d’une réouverture progressive. Sans parvenir à fixer aucune date. « Le ministre chargé des PME, Alain Griset, évoque un préavis de trois semaines, mais nous sommes prêts à rouvrir en 24 heures ! », s’exclame Gontran Thüring.

Contre la loi Climat

La capacité de négociation du secteur ne se limite pas aux contingences sanitaires. Les complexes commerciaux mettent toute leur énergie à contrer le projet de loi « Climat et résilience », censé reprendre les propositions des 150 personnes tirées au sort pour participer à la Convention citoyenne sur le climat. Parmi ces recommandations figuraient des « mesures coercitives immédiates », afin de stopper les nouvelles zones commerciales, qui contribuent à l’artificialisation des sols et à l’allongement des distances. Le texte de loi, présenté en février, était bien plus timoré, prévoyant un « moratoire » sur les nouvelles zones, assorti de nombreuses exceptions. Mais c’est déjà trop pour le CNCC. « Les centres commerciaux sont le bouc émissaire, suite à la Convention citoyenne, qui n’a pas jugé utile de nous auditionner », affirme Gontran Thüring. Selon lui, le moratoire prévu par la loi « est inutile et superflu », car « d’autres règles disent déjà la même chose ». Il est vrai qu’une circulaire d’août 2020 incitait les préfets à limiter la consommation d’espaces par les surfaces commerciales. Le délégué général cite également à l’appui de sa thèse « la jurisprudence des commissions départementales d’aménagement commercial », pourtant connues pour être des « machines à dire oui », comme le dénonçait, en 2018, un député de la majorité, Patrick Vignal.

Mais, signe que les arguments des « conventionnels » finissent par porter, même le CNCC semble se rallier au constat d’une saturation commerciale. « On reconnaît tous que le pays commence à être bien équipé. Il faut arrêter de construire l’énième centre qui a pour seule vocation de tuer le précédent », admet Gontran Thüring. En échange, le secteur propose aux pouvoirs publics « la reprise des friches », qui garnissent de plus en plus les environs des villes. Ces zones, inaugurées dans les années 1960 à 2000, ont été délaissées par la clientèle et les distributeurs, et présentent un paysage désolé de « boîtes à chaussures » vides, selon l’expression du CNCC lui-même. Désormais rattrapées par l’étalement urbain, correctement desservies par les transports publics, ces zones à l’abandon pourraient constituer des « bases avancées de livraison à domicile », « servir à la construction de logements sociaux » ou être « reconverties » en surfaces neuves.

Mais pour « compenser le coût de la reprise de la friche », l’organisation requiert « une exonération de taxe foncière pendant cinq ans », ainsi que la possibilité de « réaliser un petit agrandissement, de 30% environ, sans artificialiser ; cela permettrait de dégager des marges de manœuvres ». Les bases de la négociation sont posées, et le secteur espère profiter de ses bonnes relations avec Bercy pour obtenir gain de cause.

Les secteurs qui gagnent, et les autres

Même si ces offensives tous azimuts pourraient laisser penser le contraire, le secteur est parvenu, depuis le début de l’épidémie, à maintenir son activité à un niveau honorable. La chute du chiffre d’affaires a atteint 6,4% en 2020, en dépit du couvre-feu imposé une partie de l’année, et alors même que les cinémas et restaurants ont été fermés plusieurs mois d’affilée. Sans ces deux secteurs, « la baisse n’a été que de 3,8% », observe le CNCC, qui a compilé les chiffres d’affaire de ses adhérents. La fréquentation des zones commerciales s’est, pour sa part, écroulée de plus de 12%, ce qui confirme une tendance déjà observée par les grandes enseignes : lorsque les clients viennent, c’est pour acheter. Certains domaines s’en sortent mieux que d’autres. Si les divertissements chutent de 44% (sans compter les périodes de confinement) et les services de 40%, l’équipement de la maison a gagné 5%, et l’ensemble « culture, loisirs et sports » près de 2%. L’horlogerie et la bijouterie, l’optique ou la parfumerie enregistrent également des résultats positifs.

L’organisation représentative repère, en outre, plusieurs tendances émergentes. Les « outlets », qui proposent des fins de série à des prix compétitifs, et les « retail parks », des ensembles de boutiques à ciel ouvert, gagnent en fréquentation. Ces chiffres résultent de la rencontre d’une demande, « la recherche du meilleur prix », et d’une offre, « les marques avaient des stocks », résume Sébastien Allo, directeur des études au CNCC. La Fédération des entreprises du e-commerce et de la vente à distance (Fevad) estime, quant à elle, que « la crise a fait gagner quatre ans au développement de l’e-commerce ». Craignant une concurrence déloyale, les centres commerciaux réclament « la soumission des entrepôts de commerce électronique à une autorisation commerciale ». Sur ce point, la Convention pour le climat est d’accord. Quand on négocie, il faut aussi savoir s’allier avec ses ennemis.